Il aurait pu ralentir. Prendre du recul. Profiter. À la place, M. Pani Gnaba Cauleve Delpech enfourche son vélo chaque matin. Probablement le plus âgé des coursiers-partenaires de Yango Food en Côte d’Ivoire, cet homme aux tempes grisonnantes n’a visiblement pas encore trouvé de raison de s’arrêter. Depuis son logement de Marcory, il démarre sa journée comme les autres : application Pro ouverte, téléphone en main, et l’attente du premier signal.

Le fonctionnement est d’une simplicité redoutable. Une commande arrive, l’application géolocalise le restaurant, génère un code sécurisé et calcule l’itinéraire en temps réel. Au comptoir, M. Delpech transmet le numéro et le code. La validation suffit : la destination finale s’affiche aussitôt sur son écran. Aucun appel, aucun intermédiaire. En quelques secondes, restaurant, coursier et client sont connectés. Pour un homme né dans les années 1960, ce système numérique représente bien plus qu’un outil de travail. C’est une deuxième chance.
Sa vie professionnelle ressemble à une longue série d’adaptations. La fermeture d’Air Afrique, les petits boulots enchaînés, des années dans la sécurité privée et puis, un jour, la livraison de repas à vélo. Un choix que beaucoup ont regardé de travers, lui comparant son deux-roues sans moteur aux scooters des plus jeunes coursiers.
Mais les chiffres ont fini par parler. Rémunéré chaque mercredi, avec une visibilité quotidienne sur ses gains et un système de bonus lié aux performances, M. Delpech a trouvé dans ce modèle quelque chose de précieux : l’autonomie. « C’est moi qui décide de mes efforts, et donc de mes revenus », résume-t-il.
En décembre, sans même savoir qu’un tel classement existait, il est désigné parmi les meilleurs coursiers du réseau. On l’appelle pour lui remettre un smartphone. En janvier, son téléphone sonne à nouveau : un deuxième appareil, pour ses performances du mois précédent. Huit mois de pédalage. Deux récompenses.
Zéro démarche de sa part.
Aujourd’hui, dans les restaurants où les coursiers se retrouvent entre deux commandes, on l’appelle simplement «le doyen». Les plus jeunes lui marquent leur respect. Un respect qu’il attribue autant à ses résultats qu’à sa manière d’être sur le terrain.

« C’est un métier de contact. Si vous n’avez pas la maîtrise de soi, vous ne pouvez pas l’exercer à plein temps. La consigne de Yango est claire : garder son calme, ne jamais répondre aux provocations. Ce métier m’a rendu moins fougueux et je m’en porte mieux ».
M. Delpech ne s’en cache pas : il vise une moto. Pour aller plus vite, travailler mieux, gagner davantage. Et peut-être, un jour, un véhicule pour se lancer dans le transport. Le week-end, il retrouve sa femme et ses cinq enfants à Bonoua. Le reste de la semaine, il pédale, tant qu’il y a la vie, dit-il, il y a de l’espoir.
Julien Koffi
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