La montée en puissance des stablecoins ouvre de nouvelles perspectives pour les paiements transfrontaliers en Afrique, mais soulève des préoccupations liées à la stabilité financière et à la souveraineté monétaire. À l’occasion de l’Abidjan Stablecoin Conference 2026, tenue le jeudi 15 octobre 2026, à Pullman Hôtel d’Abidjan-Plateau, Mohamed Lamine Kanté, Premier Vice-Gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée, et Mosa Issachar, directeur commercial de Bitnob, ont exposé les conditions d’une adoption responsable de ces actifs numériques.
Réduire les coûts des transactions, accélérer les paiements entre pays et préserver la stabilité monétaire. Tels sont les principaux enjeux soulevés lors de l’Abidjan Stablecoin Conference 2026. Cette rencontre a réuni des responsables du secteur financier, des acteurs de la fintech et des représentants d’institutions publiques autour de l’avenir des paiements transfrontaliers en Afrique. Selon les données de la Banque mondiale citées par les organisateurs, l’envoi de 200 dollars vers l’Afrique subsaharienne coûtait en moyenne 8,78 % du montant transféré au premier trimestre 2025, contre 6,49 % à l’échelle mondiale. Malgré les avancées du mobile money, les transactions entre pays restent souvent pénalisées par les frais, les conversions monétaires et la multiplication des intermédiaires.

Le Premier Vice-Gouverneur de la Banque centrale de la République de Guinée, Mohamed Lamine Kanté a défendu une approche qui associe innovation financière et protection des économies. « La banque centrale ne doit être ni un frein à l’innovation, ni un simple spectateur, elle doit en être l’architecte de la confiance », a-t-il déclaré. Il a relevé le contraste entre la simplification des paiements à l’intérieur des frontières nationales et les difficultés persistantes des transactions régionales. « Payer à l’intérieur de nos frontières devient de plus en plus simple, instantané et peu coûteux. Cependant, payer de l’autre côté de la frontière reste lent, cher et complexe », a-t-il souligné. Les stablecoins, des actifs numériques généralement adossés à une monnaie de référence comme le dollar américain, peuvent contribuer à fluidifier ces opérations. Leur utilisation comporte toutefois des risques, notamment lorsque les réserves censées garantir leur valeur sont insuffisantes ou insuffisamment contrôlées. « Un stablecoin ne vaut que ce que valent ses réserves », a rappelé Mohamed Lamine Kanté, insistant sur la qualité et la liquidité des actifs de garantie, le contrôle indépendant des réserves et la possibilité pour les détenteurs d’obtenir un remboursement à leur valeur nominale.
Le responsable a également alerté sur le risque de dollarisation numérique. « L’écrasante majorité des stablecoins en circulation est libellée en dollars. Leur adoption massive dans nos économies pourrait installer une forme de dollarisation numérique », a-t-il prévenu. Selon lui, cette évolution pourrait compliquer la transmission de la politique monétaire et accentuer les pressions sur les réserves de change. La protection des utilisateurs constitue un autre défi, face aux risques de fraude, de blanchiment de capitaux, de financement du terrorisme et de cybercriminalité. Évoquant des pertes subies par des investisseurs à la suite de la fermeture de plateformes de placement en cryptoactifs en Guinée, il a insisté sur la nécessité de protéger l’épargne publique. « Notre ambition est claire : prévenir les dérives et protéger l’épargne publique », a-t-il affirmé.
Du côté des entreprises, les stablecoins présentent des avantages potentiels en matière de rapidité, de traçabilité, de paiements internationaux et d’automatisation des opérations. C’est l’analyse développée par Mosa Issachar, directeur commercial de Bitnob, lors de son intervention consacrée aux décisions de politique publique favorisant leur intégration dans les entreprises. Le responsable a néanmoins souligné que les performances techniques d’une blockchain ne suffisent pas à garantir la réussite d’un paiement. « Une confirmation sur la blockchain ne signifie pas nécessairement qu’un paiement local a été effectué avec succès », a-t-il expliqué.
Pour apprécier les économies réelles, les entreprises doivent intégrer les frais de réseau, les coûts de conversion, les opérations de change, les commissions des prestataires et les dépenses liées au suivi comptable des transactions. « Vous devez encore ajouter les frais annexes : l’intégration, les frais de réseau, le rachat, le change de devises, la conversion en monnaie fiduciaire, les paiements aux partenaires, la gestion des exceptions et tous les coûts de rapprochement au sein de votre organisation », a-t-il détaillé.
Mosa Issachar a ainsi recommandé aux entreprises de déterminer d’abord leurs besoins, de choisir un corridor de paiement précis et de mesurer les coûts de leurs opérations actuelles avant de sélectionner une technologie ou un prestataire. Des projets pilotes encadrés permettraient ensuite d’évaluer les bénéfices et les risques associés à ces nouveaux instruments. Dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), l’encadrement des cryptoactifs constitue un enjeu important. Le 8 mai 2026, à Dakar, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) a annoncé la création du comité C-CRYPTO, chargé de travailler à l’élaboration d’un cadre réglementaire applicable aux cryptoactifs dans l’Union.

Cette démarche vise à alimenter la réflexion sur les règles qui pourraient encadrer ces nouveaux instruments. Elle ne constitue pas, à elle seule, une autorisation générale d’effectuer des paiements en stablecoins. Pour Mohamed Lamine Kanté, la modernisation des infrastructures financières doit permettre de proposer des solutions plus accessibles sans compromettre la stabilité monétaire. « La meilleure réponse aux promesses des stablecoins consiste à offrir à nos populations des moyens de paiement sécurisés, aussi rapides, aussi simples et aussi peu coûteux », a-t-il soutenu.
Au terme des échanges, la question centrale demeure celle de l’équilibre entre innovation et régulation. Pour les économies ouest-africaines, l’enjeu est de tirer parti des nouvelles technologies afin de faciliter les paiements et le commerce régional, tout en préservant la confiance des utilisateurs et la souveraineté monétaire des États.
Julien Koffi
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