Huit mois après sa prise de fonction, le ministre de l’Agriculture, du développement rural et des productions vivrières revendique une action articulée autour de neuf réformes majeures et de 44 projets. Entre soutien aux producteurs, digitalisation du foncier, souveraineté alimentaire et gestion de la crise du cacao, son bilan reste toutefois à confirmer sur le terrain. Décryptage.

A quelques jours de l’ouverture de la campagne principale de commercialisation du cacao 2026-2027, fixée au 1er septembre 2026, par le Conseil du Café-Cacao, la filière ivoirienne s’apprête à franchir un nouveau cap. Le changement de calendrier, qui rompt avec l’ouverture traditionnelle du 1er octobre, intervient dans un contexte marqué par la volatilité des cours mondiaux, les stocks invendus, les exigences européennes en matière de traçabilité et les revendications des producteurs. Cette campagne constitue surtout le premier véritable test grandeur nature pour Bruno Nabagné Koné, nommé ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières le 28 janvier 2026. En effet, après près de huit ans à la tête du ministère de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme, précédés de plusieurs années consacrées au numérique et aux télécommunications, le ministre a abordé ce nouveau portefeuille, avec une ambition affichée. Il s’agit de moderniser le secteur agricole, de renforcer son organisation et d’améliorer les revenus des producteurs.
Une prise de fonction placée sous le signe des réformes
Dès ses premières semaines, il a privilégié l’action réglementaire. Le 12 mars 2026, il présente devant la Commission des affaires économiques et financières de l’Assemblée nationale trois projets de loi, adoptés à l’unanimité. Le premier concerne l’extension au cocotier des mécanismes de régulation déjà appliqués à l’hévéa et au palmier à huile. Le deuxième étend au karité certaines règles de commercialisation appliquées au coton et à l’anacarde. Le troisième porte sur le SIFOR-CI, un dispositif destiné à moderniser la gestion du foncier rural grâce à l’enregistrement et à la traçabilité des terres agricoles. Derrière ces textes se dessine une ligne directrice à savoir : mieux organiser les filières, sécuriser le foncier et introduire davantage de données et de traçabilité dans la gestion du secteur agricole. Cette approche s’est également traduite par des interventions sur le terrain. Le 18 juillet dernier, à Tengrela, le ministre remet à 6 000 producteurs des régions de la Bagoué, du Hambol, du Poro et du Tchologo, des intrants et équipements agricoles évalués à 2,8 milliards de FCFA. La dotation comprend notamment des engrais, des semences améliorées, des produits phytosanitaires , ainsi que du matériel de mécanisation. Un mois auparavant, à Yamoussoukro, Bruno Koné lançait la campagne hévéicole 2026, en mettant l’accent sur une agriculture capable de mieux rémunérer les jeunes. Un thème qui revient régulièrement dans son discours « l’agriculture ne doit plus seulement être évaluée à travers les volumes produits, mais aussi à travers les revenus qu’elle génère pour ceux qui la pratiquent ».
Le PND 2026-2030 comme boussole
La vision du ministre apparaît également dans les travaux préparatoires du Plan national de développement 2026-2030. L’agriculture y est présentée comme l’un des moteurs de la transformation économique du pays. Cinq priorités structurent cette orientation : sécurité et souveraineté alimentaires, compétitivité des filières, financement du secteur, durabilité des systèmes de production et sécurisation du foncier rural. Sur le plan de la production, le gouvernement vise notamment l’autosuffisance rizicole, le renforcement des filières café, cacao, anacarde et vivrières, ainsi que le développement du manioc et de ses dérivés. Dans les filières animales, l’objectif est également de renforcer les productions avicole, bovine et laitière , afin de réduire la dépendance aux importations. Mais les difficultés restent nombreuses. Les aléas climatiques, l’insuffisance de la mécanisation, les pertes post-récolte et l’accès limité au financement continuent de peser sur la compétitivité du secteur. Face à ces contraintes, trois mots résument régulièrement la méthode défendue par le ministre : moderniser, organiser et financer.
Une diplomatie agricole renforcée
Bruno Koné a également multiplié les déplacements et rencontres internationales. Au Salon international de l’agriculture de Paris, en février 2026, il réaffirme la volonté de la Côte d’Ivoire de développer son agriculture et recherche de nouveaux partenariats. Il poursuit cette démarche au Maroc, notamment, lors du Salon international de l’agriculture de Meknès. Sur le plan régional, la rencontre avec une délégation de l’UEMOA autour du Livre blanc agricole régional 2026-2040 a permis d’aborder les enjeux liés aux engrais, au riz et au coton-textile.

Le cacao occupe une place particulière dans cette diplomatie
Avec le Ghana, la Côte d’Ivoire entend renforcer une coopération entre deux pays qui représentent ensemble une part majeure de la production mondiale. Pour Abidjan, la volatilité des marchés et les exigences croissantes des acheteurs internationaux rendent cette alliance encore plus stratégique. C’est toutefois sur le cacao que le bilan des huit premiers mois sera le plus scruté. Le prix bord champ de 2 800 FCFA le kilogramme, fixé pour la campagne principale 2025-2026 avant l’arrivée de Bruno Koné, avait été présenté comme historique. Quelques mois plus tard, l’effondrement des cours mondiaux a profondément bouleversé l’équilibre de la filière. Pour la campagne intermédiaire lancée en mars 2026, le prix garanti a été ramené à 1 200 FCFA le kilogramme.
Une chute brutale qui a alimenté les inquiétudes des producteurs
Face à cette situation, l’État a notamment procédé au rachat exceptionnel d’environ 100 000 tonnes de cacao invendu, pour un montant estimé à près de 280 milliards de FCFA. Le dossier n’a cependant pas été sans contestation. En août, le Conseil du Café-Cacao a clos l’opération tout en rejetant de nouvelles revendications de coopératives. Des voix ont également demandé davantage de transparence sur les bénéficiaires du dispositif et la gestion du fonds de stabilisation de la filière. Cette crise illustre les limites de l’action ministérielle : le ministre peut réformer, organiser et accompagner la filière, mais reste confronté à une réalité mondiale qu’il ne maîtrise pas directement, celle des cours internationaux. Une campagne 2026-2027 sous haute surveillance Le changement de calendrier constitue l’une des principales décisions de cette période. A partir de 2026, la campagne principale s’étendra du 1er septembre au 28 février, tandis que la campagne intermédiaire se déroulera de mars à août. Cette nouvelle organisation doit mieux correspondre au rythme de production et réduire certaines difficultés rencontrées par les familles de producteurs, notamment durant la période de rentrée scolaire. Autre changement majeur, c’est la carte du producteur qui devient obligatoire pour toute transaction commerciale de café et de cacao. Adossée au système national de traçabilité du Conseil du Café-Cacao, elle doit permettre de mieux identifier les producteurs, sécuriser les transactions et garantir l’application du prix bord champ. Cette réforme répond également à une exigence devenue incontournable. Ce, relativement à la traçabilité imposée par l’Union européenne dans le cadre de sa réglementation sur les produits liés à la déforestation. Pour la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial de cacao, l’enjeu est considérable. L’accès au marché européen dépend désormais davantage de la capacité du pays à démontrer l’origine des fèves et leur conformité aux exigences environnementales.

Neuf réformes et 44 projets pour les prochains mois
Le ministère entend désormais passer de l’impulsion aux résultats. La feuille de route couvrant la période d’août 2026 à janvier 2027 identifie six priorités telles que la campagne café-cacao, la finalisation du PNIA III, la souveraineté alimentaire, les réformes sectorielles, le foncier rural et les projets structurants. Au total, le ministère annonce neuf réformes majeures, 14 projets à achever en 2026, 10 projets à poursuivre au-delà de cette échéance et 20 nouveaux projets à lancer, soit 44 projets au total. Parmi les chantiers annoncés figurent la réorganisation de l’Institut national de formation professionnelle agricole, la mise en place de l’OIA Coco, la restructuration de la Chambre nationale de l’agriculture, de nouvelles stratégies pour les productions vivrières ainsi qu’un dispositif destiné à améliorer la maîtrise durable de l’eau. Le ministère prévoit également plusieurs projets de production et de transformation comme la multiplication de boutures de manioc, l’appui aux producteurs de soja et de maraîchage, la réhabilitation de mini-barrages et de sites maraîchers, la lutte contre la mouche des fruits et création d’unités de transformation de la mangue, du karité, du manioc et du coton. Sur le foncier rural, les programmes AFOR, PRESFOR et PASFOR , ainsi que le déploiement de SIFOR-CI doivent contribuer à sécuriser les terres et les contrats fonciers dans plusieurs centaines de villages. En un comme en mille mots, il faut dire sans le risque de se trompeter qu’après huit mois, Bruno Koné a donc surtout posé les bases d’une nouvelle séquence agricole. La question n’est plus seulement de savoir s’il a réformé, mais si ces réformes permettront effectivement de mieux produire, mieux vendre et surtout mieux rémunérer les producteurs. Les prochains mois devraient apporter les premières réponses.
Rodrigue Cofye
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