Une œuvre qui éclaire sur les choix d’hier, d’aujourd’hui et de demain !
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Bonjour Monsieur Jean-Louis MENANN-KOUAME et merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Lorsque nous avons appris la publication de votre série de livres consacrée aux Hommes et aux Femmes qui ont contribué, aux côtés du 1er Président de la République de Côte d’Ivoire, Félix HOUPHOUËT-BOIGNY, à la construction de la locomotive de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), plusieurs interrogations nous sont venus à l’esprit. La première est la suivante : Pourquoi était il important, pour vous, de revenir, aujourd’hui, sur la vie de ces figures emblématiques, mais mal connues, qui ont grandement et activement participé à la création de la Nation Ivoirienne ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : Bonjour Monsieur KOFFI-KOUAKOU Laussin. C’est un plaisir pour moi de répondre à vos questions. Concernant ce projet, il faut dire qu’il a pris forme, petit à petit, au fil de rencontres et de contacts approfondis avec les gardiens et gardiennes de ces histoires. Au fur et à mesure que j’avançais dans mes recherches et dans l’écriture de ce livre, certaines scènes d’échanges, de décisions prises dans des contextes incertains, d’avancées individuelles qui s’entrecroisent au moment où tout reste à construire, me sont revenues avec une précision étonnante !
En fouillant dans les archives et en discutant avec des personnes bien introduites, j’ai vraiment réalisé que dans les années 1940, déjà, certains réfléchissaient à la structuration d’une future Nation, à la formation d’élites capables de porter une vision, à la manière d’organiser un Etat qui n’existe pas encore sous sa forme actuelle, à autant de sujets d’envergure, posés très tôt, qui, s’ils sont bien abordés, traversent les décennies.
Dans le même temps, au cours de mes investigations, je constatais que des éléments essentiels, tels que des correspondances conservées dans les familles, des récits transmis oralement, des épisodes marquants qui n’ont jamais été pleinement intégrés au récit collectif, restaient peu visibles. De plus, l’autre chose qui m’a frappé, c’est à quel point certaines problématiques contemporaines étaient déjà là, sous d’autres formes, déjà d’actualité. Cette série, inscrite dans cet espace, rassemble ces fragments, les relie et fait apparaître, au grand jour, une continuité !
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Est-ce la raison pour laquelle vous avez choisi d’élargir, au-delà de Félix HOUPHOUËT-BOIGNY, votre spectre narratif aux Pères et aux Mères de la Nation Ivoirienne, Jean-Louis MENANN-KOUAME ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : Effectivement. En effet, comme vous le savez, derrière chaque leader, il y a toujours des Hommes qui pensent (Gabriel Dadié), qui arbitrent (Auguste Denise), qui prennent des coups à sa place (Biaka Boda) et qui maintiennent l’équilibre quitte, parfois, à tenir tête au Chef de file (Jean Delafosse, Jacob Williams). Cette évidence s’est imposée à moi au gré de ma progression dans mes recherches. Plus j’avançais, mieux je réalisais qu’une époque n’est pas linéaire. Elle dépend de plusieurs trajectoires !
A titre d’exemples, en m’intéressant à Jean Delafosse, j’ai rapidement compris qu’il est une illustration très forte de la genèse créatrice de ce pays, car il fait partie de ceux qui ont structuré, concrètement, la Côte d’Ivoire, souvent loin de la lumière. Directeur financier du Syndicat Agricole Africain, Ministre des Finances, puis 1er Président du Conseil Economique et Social, très tôt, il a occupé des positions centrales dans l’appareil d’Etat naissant de la Côte d’Ivoire.

Cependant, ce qui m’a surtout marqué, c’est son tempérament ! Celui d’un homme capable de dire « Non » au plus haut niveau et d’assumer ses choix au point de quitter un Conseil des ministres en plein désaccord, dans un geste resté célèbre. Ce type de scène change la lecture et permet d’ouvrir les yeux sur une relation faite, à la fois, de confiance, de proximité et de tensions réelles. Elle montre aussi que certaines décisions se construisent tantôt dans le débat, tantôt dans la friction.
Et puis, il y a tout le reste comme son parcours ancré dans les réseaux politiques Ouest Africains, son rôle clé dans les équilibres économiques de l’époque, l’attention qu’il portait à la formation des cadres Ivoiriens, quitte, encore une fois, à s’opposer pour mieux s’imposer face à certaines résistances. En s’immergeant dans ce genre d’expériences, l’histoire devient plus dense, plus humaine.
Elle ne repose plus uniquement sur une figure centrale, mais sur un ensemble de personnalités qui, toutes, à leurs façons, ont pesé sur les orientations du pays. Dès lors et partant du constat qu’on a déjà tant écrit sur Félix Houphouët-Boigny, il me paraissait équitable d’orienter les projecteurs vers ses compagnons. Avec ce récit, mon objectif est de dépasser le seul prisme restreint d’une histoire incarnée par une figure et, par cette voie, de mettre sur le devant de la scène toute cette génération qui a pleinement pris part à l’avènement de la Côte d’Ivoire moderne.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Financier de profession, vous avez notamment dirigé la Banque Internationale pour le Commerce et l’Industrie de Côte d’Ivoire (BICICI), avant de prendre la tête, en 2020, de Orange Bank Africa (OBA). Bien qu’au courant de votre passion pour la littérature et l’histoire de la Côte d’Ivoire, la question qui se pose, quand l’on sait comment le domaine de la finance est exigeant et chronophage, est où avez-vous trouvez, en vous, les ressources pour démarrer l’écriture de ce cette série, Jean-Louis MENANN-KOUAME ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : Au départ, il y a la consultation des archives. Puis viennent des voix. Des proches racontent, des détails surgissent, des scènes donnent une épaisseur inattendue à des histoires que l’on croyait connaître et le récit se dessine petit à petit à petit, d’abord dans la tête, puis pousse inexorablement à poser l’encre sur le papier. Dans le cas de Donwahi, par exemple, les récits que m’a confiés sa famille m’ont entrainé dans des moments de détention, dans des périodes de tension où les lignes politiques se durcissent.

Plus que des faits, une continuité m’est, progressivement, apparue de ces situations vécues, de ce qu’elles ont impliqué, en termes choix, de silences, de résistances. Des questions anciennes et des intuitions formulées il y a plusieurs décennies, qui éclairent encore aujourd’hui nos débats, ont, plus que jamais, résonné en moi, tinté à mon oreille comme si elles s’énonçaient là, maintenant.
À partir de là, poser des mots sur le papier devient une nécessité quand l’on veut relier ces fragments, leur donner du sens et, surtout, rendre visible ce fil d’Ariane qui traverse les périodes, les époques. Les pièces du puzzle ne demandent qu’à être assemblées. Elles crient, supplient au point de faire naitre un sentiment d’urgence, la nécessité d’achever une mission et, à ce moment, même si c’est quelquefois compliqué, l’on trouve la force, le courage, les ressources en nous pour relier les points et passer de la réflexion à l’écriture.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Jean-Louis MENANN-KOUAME, vous venez de nous confier ce sentiment d’urgence, la mission qui en découle. A vous écouter, ce projet dépasse le cadre d’un livre. Il semble même trahir une volonté de transmission. Est-ce le cas ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : A la vérité, ce projet tire son essence d’une réalité évidente, mais souvent occultée, qui redevient absolu dès les premières pages du Tome I de cette série vouée à rappeler, à la mémoire collective, l’apport des pères fondateurs de la Côte d’Ivoire au Miracle Ivoirien : On ne construit jamais dans le vide !
Chaque parcours, chaque décision, chaque engagement s’inscrit dans une continuité. Ce postulat étant admis, comprendre ce qui a été fait, les actes qui ont été posés, dans quelles conditions, avec quelles contraintes, permet de lire autrement ce qui se joue aujourd’hui. Cette logique dirige le flux des mots, des récits, le rythme de cet ouvrage et met en exergue une autre vérité : Une mémoire qui ne reste pas figée, mais qui continue d’agir, presque silencieusement, à travers les parcours, les choix et les héritages laissés en mouvement, est une mémoire vivante.

Pour que ce ce projet voit le jour, il m’aura fallu 8 années de recherches, de consultations d’archives en Côte d’Ivoire et en France, des dizaines d’heures d’entretiens avec des descendants, des proches, des ex collaborateurs et passer des journées entières à recueillir des témoignages. Au cours de ces échanges, des éléments restés confidentiels ont refait surface, revigoré les vécus des pères fondateurs, des anecdotes inédites ont donné du relief, ainsi qu’une densité humaine à mon livre, et tout cela est lisible, visible dès la préface, écrite par le Général Abdoulaye Coulibaly, qui apporte un éclairage direct. Pilote personnel, en son temps, du Président Félix HOUPHOUËT-BOIGNY, le Général Abdoulaye Coulibaly les a tous connus, pour la plupart.
Dans la préface qu’il m’a fait l’honneur d’écrire, il qualifie mon livre d’œuvre qui « ressuscite » des figures, parfois tombées dans l’oubli, et les rend à nouveau présentes dans la mémoire collective. J’ai trouvé sa perception de mon ouvrage très à propos, car certains épisodes donnent une idée très concrète de la circulation, de la transmission de cette mémoire que ce projet ne se limite pas à raconter. Ce projet redonne une place à ceux qui ont contribué à bâtir l’État Ivoirien, parfois loin des regards, et redonne du sens à ce qui nous précède pour mieux comprendre ce qui nous construit.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Vous parlez, Jean-Louis MENANN-KOUAME, de ces bâtisseurs de l’ombre que vous mettez à l’honneur dans votre livre. Durant vos recherches laquelle de ces figures vous a particulièrement frappé ?

Jean-Louis MENANN-KOUAME : Les parcours d’abord, dans leur ensemble, marquent, de par leur grande densité. Façonnés dans des contextes exigeants, où les responsabilités sont considérables et les marges de manœuvre souvent limitées, on y retrouve, dans chacun, une forme de constance commune dans l’engagement, la discipline, le sens du devoir dont on fait preuve les Pères et Mères Fondateurs de la Nation Ivoirienne, ainsi que dans leurs fortes personnalités et leur capacité à agir dans des environnements parfois hostiles. Pour autant, plus l’on plonge dans les abysses de ces tranches de vie, plus certaines figures révèlent une profondeur particulière. L’itinéraire de Bissouma Tapé, par exemple, concentre, en lui seul, plusieurs réalités de l’époque.
Formé en France dans le cadre de « l’Aventure 46 », engagé dans des milieux étudiants critiques, il rentre en Côte d’Ivoire et devient Député presque du jour au lendemain ! En 1963, il est arrêté dans les affaires liées à la sûreté de l’État, jugé, puis acquitté. Un épisode qui dit la fragilité des équilibres politiques à ce moment-là.
Quelques années plus tard, on le retrouve, de manière improbable, sélectionneur de l’équipe nationale de Côte d’Ivoire, qu’il réussi à mener à la 3e place à la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 1965. Après cet exploit, il est, par la suite, nommé Ministre Délégué à la Jeunesse, à l’Éducation populaire et aux Sports.
Pourtant, ce que l’on retient de lui, ce sont ses écrits. Sur la dernière partie de sa vie, il formule des réflexions sur l’éducation, la jeunesse, le pouvoir et la démocratie qui trouvent, encore aujourd’hui, une résonance directe. Ces écrits m’ont été communiqués par sa famille et ça a été, pour moi, un moment fort dans ce travail, un précieux cadeau au bénéfice des Ivoiriens.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Vous venez, à l’instant, Jean-Louis MENANN-KOUAME, de mettre l’accent sur les contrastes saisissants de ces grandes figures de la Côte d’Ivoire. Comment avez-vous traité les aspects sensibles de la vie de ces personnalités ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : Ces aspects ont été abordés avec une exigence constante de fidélité aux faits. J’ai voulu respecter les lignes dans leur complexité. Cela suppose de ne pas lisser, de ne pas simplifier et de ne pas céder à la tentation de reconstruire une histoire plus confortable que la réalité ! Le travail s’est appuyé sur un croisement systématique des sources (archives, témoignages, récits familiaux, documents historiques).
Ce travail de vérification a fait apparaître des écarts, des tensions ou des épisodes moins connus qui donnent toute leur profondeur aux parcours. À nouveau, je tiens à souligner que les familles ont joué un rôle important ! Certaines ont choisi de partager des éléments restés longtemps dans la sphère privée (des moments de rupture, des désaccords politiques, des passages plus difficiles, une intimité familiale parfois très complexe). Cette parole n’a pas été sollicitée pour créer de l’effet, mais pour restituer une réalité plus juste. J’ai fait le choix de m’appuyer sur des informations fiables, sans ajouter d’éléments qui viendraient altérer la compréhension des faits.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Jean-Louis MENANN-KOUAME, c’est un secret de Polichinelle, vous êtes un financier qui a occupé et occupe de grands postes managériaux. En quoi votre profil vous a permis d’aborder l’histoire différemment ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : En toute honnêteté, je dois dire que ma formation m’a donné un réflexe, celui de systématiquement chercher la cohérence d’ensemble ! Suivant ce principe, chaque personnalité a été abordée comme une analyse. Puisque derrière chaque parcours, il y a des décisions, des rapports de force, des arbitrages, un travail en équipe, et que l’on retrouve ces logiques aussi en finance et en management, les informations ont été vérifiées et les sources croisées, afin de comprendre les enchaînements.

Cette approche permet de relier des décisions politiques à leurs effets économiques et sociétaux, de comprendre pourquoi certaines orientations ont été prises et en quoi elles continuent d’influencer le présent. L’écriture a ensuite imposé un autre équilibre, celui de l’harmonie, de la proportion nécessaire entre l’impératif de lisibilité de ces éléments et l’envie de transmettre. C’est là que s’est construit le travail. Garder la rigueur de l’analyse tout en laissant place à l’humain, aux récits et aux faits de vie m’a permis d’aborder l’histoire sous un autre angle.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Maintenant que vous avez publié la 1re partie de cette série, considérez vous qu’il existe des parallèles entre la construction d’un modèle bancaire inédit et celle d’un État naissant, Jean-Louis MENANN-KOUAME ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : En toute franchise, le parallèle apparaît naturellement lorsque l’on a participé à la construction d’un modèle financier dans un environnement en formation. Concevoir une offre bancaire digitale comme celle d’Orange Bank Africa (OBA), dans un contexte où les usages restent à inventer, oblige à penser au-delà de l’outil.
Il s’agit d’installer des réflexes, de créer de la confiance, d’accompagner des pratiques qui ne sont pas encore ancrées. Chaque décision engage dans la durée et structure un écosystème. Cette logique se retrouve dans la construction d’un État. Les premières années impliquent des choix structurants, souvent pris sans disposer de cadres stabilisés. Il faut organiser, arbitrer, prioriser, se tromper et améliorer tout en maintenant une direction claire. Ce qui rapproche, donc, ces expériences tient à une même exigence : Faire émerger quelque chose qui n’existe pas encore sur un territoire, lui donner une cohérence et créer les conditions de sa solidité dans le temps. Le parallèle peut paraître osé, mais il est pourtant clair à mes yeux.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Jean-Louis MENANN-KOUAME, avez-vous démarré l’écriture de cette série parce que vous craignez que certains pans de l’histoire disparaissent avec le temps ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : J’ai bien peur que cette disparition s’observe déjà ! Avec le temps, certaines séquences perdent en précision. Les récits se raccourcissent, les contextes s’effacent, les nuances disparaissent. Ce qui subsiste tient souvent à des faits détachés de ce qui leur donnait sens. Or, l’essentiel se situe souvent entre ces faits. Dans la manière dont les décisions ont été discutées, les hésitations, les fondements de certaines orientations. Ces éléments apparaissent rarement dans les documents officiels.

Si les archives constituent une base indispensable, car elles structurent le récit, les témoignages donnent accès à la profondeur des situations. C’est dans leur croisement que l’histoire devient pleinement lisible. Malheureusement, le temps qui passe emporte, sur son chemin, des sachants, des détenteurs d’un pan de notre Histoire commune. J’ai pris 8 ans pour rédiger le 1er tome de ce recueil de portraits. Maintenant que j’ai une méthodologie de travail éprouvée et une cartographie des sources fiables, mon ambition est désormais d’être plus rapide dans la sortie des prochains tomes.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Quelle place accordez-vous aux figures féminines dans cette série que vous avez initié, Jean-Louis MENANN-KOUAME ?
Jean-Louis-MENANN-KOUAME : Leur place dans l’ouvrage reflète directement la réalité de la période étudiée. Sur 203 personnalités identifiées, 7 sont des femmes, soit moins de 4 % ! Ce chiffre, à lui seul, dit beaucoup des conditions d’accès aux responsabilités à cette époque. Cette donnée ne relève pas d’un choix éditorial. Elle s’impose comme un constat. Néanmoins, certaines figures apparaissent à des moments particulièrement significatifs.
La marche des femmes de Grand-Bassam, en 1949, en est une illustration forte ! Au-delà de ces moments visibles, d’autres formes de présence se dessinent. Des influences exercées dans des cercles moins exposés, des engagements qui ne passent pas par des fonctions officielles, mais qui participent, toutefois, aux équilibres sociaux et politiques. Ces rôles, moins documentés, restent pourtant essentiels pour comprendre l’avènement de la Côte d’Ivoire et, cela, je le met aussi en exergue dans cette série.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Jean-Louis MENANN-KOUAME, vous venez de revenir sur un des moments forts de la lutte qui a conduit à l’indépendance de la Côte d’Ivoire et à l’arrivée à la magistrature suprême de Félix HOUPHOUËT-BOIGNY, la marche de Grand-Bassam. Cela m’emmène à vous demander, ce que, selon vous, les Ivoiriens comprennent du premier Président de la République et de ses compagnons, 77 ans plus tard ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : Ce qui frappe, lorsqu’on entre réellement dans les parcours, c’est la part d’ambivalence qui traverse toute cette génération. Celui de Félix HOUPHOUËT-BOIGNY en offre une lecture très concrète. Cet homme, tout en ayant évolué, à certains moments, dans des environnements politiques marqués par d’autres influences, a été capable de porter une vision libérale de l’économie.

En tant que dirigeant, il a, certes, pu prendre des décisions fortes à l’égard de ses propres compagnons, mais a aussi su reconnaître lui-même, plus tard, l’erreur que constituait ces choix. Profondément ancré dans ses traditions, attentif aux équilibres sociaux et culturels, et, en même temps, engagé dans une dynamique de modernisation rapide, parfois en avance sur son époque, cet homme à la foi catholique non feinte et, en même temps, familier des réalités spirituelles de son espace Africain, portait, en lui, une dualité singulière qui traduit, à elle seule, une manière de gouverner dans un contexte où tout reste à construire, où les repères se déplacent et où chaque décision engage des équilibres multiples.
Cette même complexité, on l’a retrouve dans certaines décisions politiques majeures, tels que le maintien d’un cadre structuré autour du parti unique, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire-Rassemblement Démocratique Africain (PDCI-RDA), qui a 80 ans cette année, combiné à des gestes d’ouverture qui permettent, à certains moments, le retour de figures d’opposition dans le jeu politique.
Cette coexistence en dit beaucoup sur la manière dont le pouvoir s’exerce dans une période de construction. Cet ouvrage permet de voir que, à l’instar de la vie, la construction d’un Etat-Nation n’est pas une ligne droite ! C’est un chemin fait d’ajustements, de tensions, de choix assumés dans leur complexité et je pense, à mon humble avis, que c’est cette lecture qu’il faut avoir pour comprendre réellement l’héritage légué par Félix HOUPHOUËT-BOIGNY et ses compagnons.
KOFFI-KOUAKOU Laussin : Dernière question pour clôturer cet entretien. Quel éclairage ces récits, ces tranches de vie que vous partagez dans votre ouvrage, donnent ils sur les défis actuels de la Côte d’Ivoire, Jean-Louis MENANN-KOUAME ?
Jean-Louis MENANN-KOUAME : La lecture de ces parcours déplace immédiatement le regard. Certaines questions, que l’on associe à des enjeux contemporains, apparaissent, déjà, sous d’autres formes, dans les premières années de construction du pays. Le portrait d’Alcide Kacou, ingénieur de très haute volée, en dit long sur le programme d’armature routière du pays, sur la finesse de la réflexion qui sous-tend la construction des infrastructures qui ont fait le socle du développement de la Côte d’Ivoire.
L’électrification, la structuration de l’économie, la formation des élites, l’émergence d’acteurs économiques capables de porter une vision nationale, etc. Ces sujets traversent les décennies. Jacob Williams en donne, d’ailleurs, une illustration très forte. Avant l’indépendance, il réfléchit à la nécessité de voir émerger des acteurs économiques nationaux solides, capables de structurer le développement du pays. Cette idée, formulée très tôt, entre en résonance directe avec les débats actuels autour des « champions nationaux », et, en lisant entre les lignes, on y voit, clairement, une forme de continuité.

De toute évidence, certaines questions demeurent sous des formes renouvelées. Cet ouvrage invite à apprécier cette forme de cohérence dans le temps et démontre, s’il en était besoin, que le travail de construction d’un pays est permanent !
Les hommes et les femmes qui nous dirigent passent, mais les challenges demeurent et sont, fort heureusement, pris en mains par de nouvelles élites, avec leur style propre. Cependant, pour savoir où l’on va, il ne faut jamais oublier d’où l’on vient, c’est pourquoi le travail de transmission mémorielle doit s’opérer de manière continue, car la mémoire ne passe pas que par l’auteur, qui n’en est, souvent que la courroie de distribution, elle circule, directement, des figures présentées vers ceux qui les découvrent. À travers leurs décisions, leurs engagements, leurs écrits, elles laissent apparaître des lignes de force qui continuent d’éclairer le présent.

Quelques jours après la réalisation de cette grande interview, le départ de Jean-Louis MENANN-KOUAME, remplacé à son poste par Audrey Koffi Niamkey, de la tête de Orange Bank Africa (OBA), au terme de son mandat managérial de 5 ans, était annoncé officiellement. S’il a, aujourd’hui, déposer la veste de financier au profit de celle de l’écrivain, rien n’indique pour autant que l’ex Directeur Général de OBA quitte le monde de la finance. Selon nos informations, peu après son départ de la banque 100 % digitale, Jean-Louis MENANN-KOUAME a lancé Velinga Capital, son fonds d’investissement dédié à l’accompagnement d’entreprises et d’États Africains dans les secteurs de la Finance, de l’Immobilier et de l’Energie.
KOFFI-KOUAKOU Laussin avec 35°Ouest
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