Précarité salariale, menaces, pressions politiques et absence de protection sociale. C’est ce qui ressort d’un rapport de la Fédération des journalistes africains (FAJ), publié ce 29 octobre 2026, révèle l’ampleur des difficultés auxquelles sont confrontés les professionnels des médias sur le continent. Sur 1 586 journalistes interrogés dans 45 pays, 84 % déclarent pratiquer l’autocensure.
Informer les citoyens tout en peinant à subvenir à ses propres besoins, enquêter sur les réalités sociales et économiques au risque de subir des représailles, exercer un métier d’intérêt public sans bénéficier de garanties professionnelles suffisantes. C’est le paradoxe auquel est confrontée une grande partie des journalistes africains, selon un nouveau rapport de la Fédération des journalistes africains (FAJ), organisation panafricaine affiliée à la Fédération internationale des journalistes (FIJ). Intitulé : « Le journalisme assiégé : conditions de travail épouvantables et déclin de la liberté de la presse en Afrique », ce document publié le 29 octobre 2026 dresse un état des lieux préoccupant de la profession.
Réalisée auprès de 1 586 journalistes dans 45 pays couvrant les cinq régions du continent, l’enquête met en évidence trois facteurs majeurs qui fragilisent le journalisme africain : la précarité économique, l’insécurité professionnelle et les restrictions à la liberté d’expression. Soutenue par le Programme multidonateurs de l’UNESCO sur la liberté d’expression et la sécurité des journalistes, cette étude constitue le premier rapport continental réunissant des données sur les conditions de travail et les droits des journalistes. Le constat est particulièrement alarmant sur le plan économique.
Selon les résultats de l’enquête, 61 % des journalistes interrogés affirment que leurs revenus ne couvrent pas leurs besoins essentiels. Plus révélateur encore, seuls 4 % estiment disposer d’une rémunération suffisante pour faire face convenablement à leurs dépenses de base. À cette faiblesse des revenus s’ajoutent les retards de paiement des salaires, auxquels sont confrontés 58 % des répondants. La précarité ne se limite pas à la rémunération. Elle touche également le statut professionnel et la protection sociale. Ainsi, 62 % des journalistes interrogés travaillent sans contrat écrit et 71 % ne bénéficient d’aucune couverture sociale. Les pigistes représentent 29 % de l’échantillon, tandis que 18 % exercent comme collaborateurs ou correspondants indépendants. Une situation qui concerne particulièrement les jeunes professionnels, les 18-34 ans constituant 53 % des personnes interrogées. Pour Omar Faruk Osman, président de la FAJ, ces difficultés ne peuvent être considérées séparément. « On attend des journalistes qu’ils informent le public alors qu’ils luttent pour survivre », souligne-t-il.
Il estime que la pauvreté, l’instabilité de l’emploi et les menaces contribuent ensemble à réduire au silence les professionnels des médias, avec pour conséquence de priver les populations d’informations indispensables. Une liberté de la presse sous pression À la fragilité économique s’ajoute une insécurité qui affecte directement l’exercice du métier. Au cours des trois dernières années, 65 % des journalistes interrogés déclarent avoir subi des menaces ou des actes d’intimidation liés à leur travail. Seuls 17 % affirment se sentir constamment en sécurité dans l’exercice de leur profession, tandis que 55 % indiquent se sentir rarement, voire jamais, en sécurité. Le bilan humain témoigne également de cette exposition aux risques : au moins 18 journalistes et professionnels des médias ont été tués en Afrique en 2025 en raison de leur activité, selon la FIJ. Cette pression se répercute jusque dans les rédactions et les choix éditoriaux. Le rapport révèle que 84 % des répondants pratiquent fréquemment ou occasionnellement l’autocensure.
Par ailleurs, 69 % reconnaissent avoir renoncé à traiter certains sujets sous l’effet de menaces. L’ingérence politique, citée par 29 % des personnes interrogées, les violences contre les journalistes (22 %) et les lois restrictives (18 %) figurent parmi les principales menaces pesant sur la liberté de la presse. Les atteintes signalées sont multiples : 68 % des répondants évoquent des ingérences politiques, 61 % des difficultés d’accès à l’information, 57 % des actes de censure et 49 % des formes d’intimidation judiciaire. Les coupures d’Internet, qui perturbent le travail de reportage, concernent également 23 % des journalistes interrogés. Au total, 65 % jugent la liberté de la presse restreinte ou fortement restreinte dans leur pays. Seuls 6 % la considèrent comme très libre. Les nouvelles menaces et l’avenir de la profession La pression s’étend désormais à l’espace numérique. Le harcèlement en ligne lié à l’activité journalistique a touché 36 % des répondants, tandis que 26 % déclarent avoir subi une surveillance numérique, 24 % des abus sexuels en ligne et 21 % des tentatives de piratage.
Pourtant, 63 % n’ont reçu aucune formation en matière de sécurité numérique. Les femmes journalistes sont particulièrement concernées par cette multiplication des risques. Selon 76 % des personnes interrogées, elles subissent des menaces supplémentaires, notamment le harcèlement sexuel, les violences numériques fondées sur le genre, les inégalités salariales, la discrimination professionnelle et l’accès limité aux postes de responsabilité. L’avenir de la profession est également fragilisé par les conséquences de ces conditions de travail sur la santé et le moral des journalistes. L’insécurité financière représente la première source de stress pour 38 % des répondants, devant la peur des agressions (24 %).
En outre, 72 % déclarent ne bénéficier d’aucun accompagnement psychologique sur leur lieu de travail. Quarante-quatre pour cent signalent un épuisement professionnel fréquent et 47 % ont déjà envisagé de quitter le journalisme. Face à cette situation, la FAJ appelle les gouvernements, les entreprises de presse et les institutions concernées à engager des réformes urgentes.
Elle préconise notamment des rémunérations décentes, la formalisation des relations de travail, la généralisation de la protection sociale et la sécurisation des environnements professionnels. Elle demande également des enquêtes rapides sur les agressions, la lutte contre l’impunité, la protection de l’indépendance éditoriale et la réforme des lois susceptibles de servir à intimider ou à criminaliser les journalistes.
Au-delà des revendications professionnelles, ce rapport pose une question fondamentale sur l’avenir de l’information en Afrique : comment garantir aux citoyens une information libre, indépendante et fiable lorsque ceux qui la produisent travaillent dans la précarité, sous la menace et parfois dans la peur ?
Rodrigue Cofye
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