Le ministre de l’Agriculture, du développement durable et des productions vivrières, Bruno Nabagné Koné plaide pour un rapprochement entre les petits opérateurs économiques et les entreprises industrielles. Avec 91,6 % d’emplois informels en 2021 et une industrie agroalimentaire pesant 5,9 % du PIB en moyenne sur 2021-2024, la Côte d’Ivoire doit renforcer les maillons intermédiaires de ses chaînes de valeur.

La transformation structurelle de l’économie ivoirienne passe aussi par le secteur informel. C’est la conviction défendue par Bruno Nabagné Koné, ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, lors d’une conférence organisée, ce jeudi 22 octobre 2026, au Conseil économique, social, environnemental et culturel (CESEC), à Abidjan-Plateau. Lors de son intervention sur le thème : « Secteur informel et agro-industrie : articulations pour une transformation structurelle », il a appelé à mieux connecter les acteurs informels aux entreprises de transformation, afin d’accroître la valeur ajoutée créée localement, de renforcer les revenus et de développer des emplois plus productifs. Pour le ministre, l’enjeu n’est pas de substituer l’industrie aux petits opérateurs, mais de construire des relations économiques plus solides entre eux. « Ils sont, très largement, l’infrastructure invisible de notre agro-industrie », a-t-il souligné à propos des producteurs, collecteurs, transporteurs, transformatrices et commerçantes qui interviennent à différentes étapes des filières agricoles.
Le diagnostic présenté par Bruno Koné révèle un déséquilibre entre l’importance du secteur informel dans l’économie et le poids encore limité de l’industrie agroalimentaire. Selon les données qu’il a citées, l’emploi informel représentait 91,6 % de l’emploi en 2021, tandis que l’industrie agroalimentaire contribuait à hauteur de 5,9 % du produit intérieur brut en moyenne sur la période 2021-2024. Pour un pays qui figure parmi les principaux producteurs mondiaux de cacao et de noix de cajou, cette situation souligne l’ampleur des marges de progression dans la transformation locale. Le ministre identifie notamment la faiblesse des petites et moyennes entreprises capables de collecter les matières premières, de les transformer régulièrement et de répondre aux exigences des marchés. « Entre une base informelle très large et un nombre restreint de grandes unités, l’étage intermédiaire reste trop mince », a-t-il relevé, désignant les PME de transformation comme un maillon essentiel de l’industrialisation.

Cette évolution suppose, selon lui, de dépasser une approche uniforme de la formalisation. Les besoins d’une petite unité artisanale ne sont pas ceux d’une entreprise déjà en mesure de fournir des clients professionnels. L’accompagnement doit donc être adapté au niveau de développement de chaque activité, avec un accès progressif aux équipements, au financement, à la formation et aux débouchés. Transformer davantage et aller plus loin La Côte d’Ivoire a enregistré des avancées dans certaines filières, notamment le cacao et l’anacarde. Le ministre a indiqué que le broyage du cacao avait atteint 739 000 tonnes au cours de la campagne 2023-2024, soit 42 % de la production, contre 26 % en 2020-2021. L’objectif fixé est de porter ce taux à 50 % à l’horizon 2030. Dans la filière anacarde, 659 579 tonnes de noix brutes ont été destinées aux unités de transformation en 2025, selon les chiffres présentés par Bruno Koné.
Le secteur compte près de 20 000 emplois directs dans la transformation, dont environ deux tiers occupés par des femmes. Ces performances ne suffisent toutefois pas à épuiser le potentiel industriel du pays. Le ministre appelle à développer les étapes de transformation situées en aval, qui permettent de capter une part plus importante de la valeur ajoutée. « Après avoir transformé plus, il nous faut transformer plus loin », a-t-il résumé. L’ambition est de ne plus limiter les filières à des opérations primaires, comme le broyage des fèves de cacao ou le décorticage des noix de cajou, mais de favoriser la production d’ingrédients, de produits semi-finis et de produits finis. Les petites unités issues du secteur informel pourraient prendre part à cette évolution, à condition de renforcer leurs capacités techniques, leur qualité et leur régularité.

Sept chantiers pour rapprocher les acteurs Pour concrétiser cette orientation, Bruno Koné a présenté plusieurs pistes d’action articulées autour de trois priorités : organiser les échanges commerciaux, équiper et financer les unités de transformation, puis renforcer les compétences et la protection des travailleurs. Le gouvernement entend notamment encourager les plateformes de filière, les contrats types entre fournisseurs et industriels, la numérisation des transactions ainsi que le développement de pôles agro-industriels de proximité. L’accès aux équipements semi-mécanisés, au crédit-bail, aux mécanismes de garantie et au financement des stocks figure également parmi les leviers évoqués. Six mesures doivent particulièrement retenir l’attention dans la mise en œuvre de cette démarche : cartographier les unités de transformation et leurs besoins, faciliter l’accès des petites entreprises conformes à certaines commandes publiques alimentaires, développer les programmes de fournisseurs locaux autour des investissements industriels, améliorer l’accès aux équipements, valoriser les produits du terroir et rapprocher les services de contrôle et de certification des bassins de production.
Le ministre insiste également sur la nécessité de rendre la formalisation économiquement avantageuse. Pour lui, les démarches administratives et les obligations liées à la conformité ne peuvent produire les résultats attendus si elles ne s’accompagnent pas de perspectives réelles de financement et d’accès aux marchés. « L’objectif premier de la formalisation n’est pas fiscal ; il est productif et social », a-t-il affirmé. La traçabilité, entre contrainte et opportunité La question de la traçabilité constitue un autre enjeu pour les petits producteurs et les opérateurs des filières agricoles. Les exigences commerciales internationales renforcent la nécessité de documenter l’origine des matières premières, notamment dans les chaînes du cacao, du café, du caoutchouc et de l’huile de palme.

Bruno Koné estime que les acteurs insuffisamment structurés risquent d’être exclus de certains circuits commerciaux s’ils ne disposent pas des informations nécessaires pour démontrer la conformité de leurs produits. Il plaide donc pour une traçabilité conçue comme un instrument d’intégration économique, plutôt que comme une barrière supplémentaire. L’objectif est de permettre aux petits opérateurs de progresser vers des relations commerciales plus formelles, tout en améliorant la qualité des produits et la protection des travailleurs.
En accueillant cette conférence, le président du CESEC, Dr Eugène Aka Aouélé, a inscrit la réflexion dans les travaux de l’institution sur les perspectives de l’économie ivoirienne, notamment dans le contexte de l’après-café-cacao. Les échanges doivent contribuer à nourrir les avis, études et rapports du Conseil.


Au-delà de la formalisation, le défi posé est celui d’une meilleure répartition de la valeur créée par les filières agricoles. Pour Bruno Koné, la transformation structurelle reposera sur la capacité de la Côte d’Ivoire à rapprocher les producteurs, les petits transformateurs et les entreprises industrielles, afin que la croissance agricole se traduise davantage en revenus, en emplois et en richesse créée sur le territoire national.
Rodrigue Cofye
Sauf autorisation de la rédaction ou partenariat pré-établi, la reprise des articles de abidjaneconomie.net même partielle, est strictement interdite. Tout contrevenant s’expose à des poursuites.


