Editorial : Multilatéralisme pragmatique contre axe sahélien

En Afrique de l'Ouest, la Côte d'Ivoire cultive le multilatéralisme

Depuis la pandémie de la Covid-19 et la succession de crises qui l’a suivie, les architectures économiques sous-régionales subissent des secousses structurelles sans précédent. Dans ce paysage en pleine refonte, l’Afrique de l’Ouest donne à voir le spectacle de 2 trajectoires diamétralement opposées. 

D’un côté, la Côte d’Ivoire, locomotive de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), s’enfonce plus profondément dans le chemin de la diplomatie économique multilatérale, intégratrice et ouverte sur les grands flux financiers mondiaux.

De l’autre, la Confédération de l’Alliance des États du Sahel (AES) — regroupant  le Burkina Faso, le Mali et le Niger — opère une rupture doctrinale sous couvert de quête d’une souveraineté affirmée, exacerbée et de réorientation rapide de ses alliances extérieures.

La Côte d'Ivoire est le 2e contributeur au PIB de l'Afrique de l'Ouest
Graphique : KOFFI-KOUAKOU Laussin

Au cœur de cette mutation, la dynamique commerciale et budgétaire révèle la mesure de ce grand écart. En effet, alors que la Côte d’Ivoire maintient un taux de croissance annuel moyen supérieur à 6 % et s’astreint à une consolidation budgétaire rigoureuse pour un retour sous le seuil communautaire des 3 % du Produit Intérieur Brut (PIB) dès 2026, les pays du bloc Sahélien, eux, sont pris en étau. De Charybde en Scylla, coincés entre le marteau et l’enclume, ces derniers doivent, désormais, concilier leurs impératifs de croissance avec le choc financier de dépenses de souveraineté accrues.

S’appuyant sur ses Plans Nationaux de Développement (PND) successifs, la Côte d’Ivoire a fait le choix de la diversification plutôt que celui de l’exclusivité. Cette orientation se traduit notamment par la volonté du gouvernement Ivoirien de mobiliser 70 % de capitaux privés pour le financement de son PND 2026-2030. Cette approche des relations internationales lui permet, encore à ce jour, non seulement de maintenir sa place de hub portuaire et énergétique naturel de l’hinterland, mais également de continuer d’attirer et de capter la confiance des bailleurs institutionnels multilatéraux (FMI, Banque Mondiale, BAD, etc.), grâce à cette démarche.

Parallèlement, la Côte d’Ivoire renforce, de jour en jour, ses liens avec son 1er partenaire commercial, l’Union Européenne (UE). Il en va de même en ce qui concerne sa coopération avec la République populaire de Chine, actrice majeure du financement des grandes infrastructures de transport et de production en Afrique. Cependant, si le premier contributeur, à hauteur de 40 %, au PIB de l’UEMOA assume son ouverture sur l’Afrique et sur le monde, il n’en oublie pas moins les complexes rapports imposés pas les obligations réelles d’une étroite imbrication régionale.

Dans cet écosystème, de l’Afrique de l’Ouest, où fraternité et souveraineté se chevauchent sans vraiment se heurter, le commerce bilatéral entre la Côte d’Ivoire et le Mali, le Burkina Faso ou le Niger demeure un vecteur d’interdépendance vital. Cette situation met à nu une vérité inexorable que l’activité dans notre espace nous rappelle à tout moment : La géographie et la continuité des corridors de transit finissent toujours par imposer leur réalité économique aux aléas politiques.

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Graphique : KOFFI-KOUAKOU Laussin

Face à ce modèle d’intégration classique, cultivée par la  2e puissance économique d’Afrique de l’Ouest, l’AES dessine les contours d’une diplomatie de rupture. La reconfiguration de ses partenariats se traduit par une prise de distance avec les acteurs Occidentaux traditionnels et un rapprochement avec de nouveaux alliés, au premier rang desquels figure la Fédération de Russie.

Bien que les échanges commerciaux avec Moscou se développent, leur poids demeure relativement limité face à celui d’autres partenaires tels que l’Union Européenne, la Suisse, la Chine et plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Le rapprochement avec la Russie repose en effet davantage sur des considérations politiques, militaires et sécuritaires que sur une véritable intégration économique. 

Pour les dignitaires des capitales Sahéliennes, le partenariat avec Moscou représente un levier de souveraineté stratégique. Il traduit leur volonté de s’affranchir des anciennes tutelles sécuritaires Occidentales et de nouer des relations fondées, selon les principes revendiqués, sur la souveraineté, la non-ingérence et le respect de leurs priorités nationales. Mais derrière ce discours de rupture, quelle est la portée réelle de cette alliance dans une Afrique de l’Ouest en pleine mutation ?

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Graphique : KOFFI-KOUAKOU Laussin

Si Moscou et les pays de l’AES affichent leur volonté d’étendre leur coopération aux domaines économique et commercial, reste à savoir dans quelle mesure ces ambitions pourront se traduire par des investissements productifs et des retombées économiques concrètes pour les pays de l’Alliance, quand les chiffres appellent d’ailleurs à la nuance et surlignent, d’après les données de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), que la Russie ne figurait pas parmi les dix premiers fournisseurs du Mali en 2023, ni du Niger en 2024. 

Cette reconfiguration des alliances soulève ainsi des interrogations majeures quant à la soutenabilité macroéconomique desdits pays. Dans les faits, aujourd’hui, le Niger peut compter sur la montée en puissance de ses exportations pétrolières, via le méga-pipeline construit dans le cadre de son partenariat avec la Chine, pour doper sa croissance à court terme. Mais qu’en en est-il de ses alliés souverainistes ?

Au-delà des discours de rupture et des nouveaux partenariats, la résilience globale des économies de l’AES dépendra de leur capacité à transformer ces alliances bilatérales en investissements productifs durables et à maintenir un accès fluide aux marchés internationaux pour leurs matières premières (or, uranium, pétrole, etc.).

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Graphique : KOFFI-KOUAKOU Laussin
S’il fallait retenir un enseignement de cette analyse, ce serait le suivant : Le modèle Ivoirien démontre qu’une insertion poussée dans le commerce mondial et le respect des disciplines budgétaires communautaires constituent des amortisseurs efficaces face aux chocs exogènes. L’AES, elle, fait le pari audacieux d’une souveraineté réinventée fondée sur des partenariats bilatéraux destinés à faire contrepoids, conclus notamment avec la Fédération de Russie. Dans une Afrique de l’Ouest en pleine recomposition, l’enjeu n’est pas d’opposer idéologiquement ces choix, mais d’observer lequel permettra d’assurer durablement la transformation structurelle des économies de la zone et d’offrir des perspectives concrètes aux populations. Entre le pragmatisme multilatéral d’Abidjan et la quête d’autonomie stratégique du Sahel, la compétition des modèles ne fait que commencer…

KOFFI-KOUAKOU Laussin

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