La circulation des 2 et 3 roues à Abidjan créé de la richesse, mais aussi des désagréments

Suite à des délibérations portant sur le plan de circulation des tricycles et sur les conditions de circulation des motos dans la capitale économique du pays, le gouvernement Ivoirien décidait, lors de son Conseil des ministres du 8 septembre 2021, de restreindre la circulation des 2 et 3 roues sur les grands axes du District Autonome d’Abidjan. En 2025, cette interdiction est appliquée au poumon financier de la locomotive de l’Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine (UEMOA). Jugée « brutale », l’exécution de la mesure a soulevé l’ire des transporteurs et d’autres acteurs du secteur de la livraison. Face à cette fronde, les autorités ont dû lever le pied de l’accélérateur. Pourquoi ?

interdiction 2 et 3 roues p
Axes routiers concernés par l’interdiction de circulation des 2 et 3 roues dans le District Autonome d’Abidjan. Tableau : KOFFI-KOUAKOU Laussin

Avec l’essor d’internet et le leap frog effectué par l’Afrique, les ventes en ligne connaissent un développement galopant sur le Continent. Projet entrepreneurial ou souvent activité de complément des ménages, ce type de services répond aujourd’hui à un besoin des consommateurs. Un besoin, à l’époque présent mais latent, voire innavoué, non réellement assumé, que la crise causée par la pandémie à coronavirus nous a forcé à assumer pleinement.

Et ce n’est pas tout ! La croissance des ventes en ligne a, dans le même temps, favorisé l’avènement, en Côte d’Ivoire et en Afrique, d’une niche de la logistique : Celle de la livraison — de petits volumes comparés aux flux de gros du domaine — à des particuliers (personnes physiques) et des entreprises (personnes morales) en zones urbaines.

Que ce soit pour de la nourriture commandée dans un restaurant, pour de petits articles vus dans une échoppe, sur un site ou encore pour la remise d’un colis, d’un courrier et même la réception de chaises, d’un matelas, d’un fauteuil, etc. désormais, le recours aux services de livraison est un réflexe. Or, quels engins, en zones urbaines, sont les plus adaptés pour remplir cette oeuvre salvatrice et d’intérêt public pour le consommateur si ce ne sont les 2 et 3 roues ?

Plus mobiles, l’avantage des 2 roues, c’est surtout qu’elles se glissent facilement dans les bouchons, ce qui leur permet de réaliser les livraisons en peu de temps. Quant aux 3 roues, utiles pour le transport de produits d’un certain volume, mais toutefois raisonnable, elles amoindrissent le coût de livraison qui aurait été nettement supérieur s’il avait fallu louer un pick up ou un utilitaire pour acheminer le produit attendu. A Abidjan, les 3 roues servent aussi à l’enlèvement des ordures ménagères, au transport de personnes (salonie), ainsi qu’à l’approvisionnement des grands marchés.

Enfin, les 2 et 3 roues (utilisées dans les usages décrits) ont un prix d’achat moyen en dessous du million FCFA, une consommation de fuel nettement inférieur à celle des autres véhicules et leur entretien est largement moins coûteux que celui des 4 roues et des poids lourds. Tous ces facteurs réunis permettent aux services de livraison d’afficher des prix attractifs tout en faisant du chiffre.

vhicules evo 2
Graphique : KOFFI-KOUAKOU Laussin

Cependant, bien que son châssis soit séduisant, cette activité, comme toute activité humaine, à des incidences sur la société. Dans le District Autonome d’Abidjan, par exemple, le succès des services de livraison a entraîné une forte augmentation du nombre de 2 et 3 roues en circulation. Alors que cette évolution du parc de 2 et 3 roues à Abidjan bénéficie aux constructeurs (notamment asiatiques) et aux concessionnaires de ces moyens de locomotion, le triste constat est qu’elle est malheureusement accompagnée d’une anarchie, observée sur les routes, et d’actes d’incivismes répétés perpétrés par des conducteurs de ces engins, conduisant à des esbroufes sur le voies ou, dans le pire des cas, à des accidents faisant des victimes.

Pour juguler les problèmes en lien avec la circulation des 2 et 3 roues dans la grande métropole Ivoirienne, l’Etat de Côte d’Ivoire a, en septembre 2021, interdit la circulation des 2 et 3 roues sur les principaux axes routiers Abidjanais, afin d’y fluidifier le trafic, renforcer la sécurité routière, réduire le nombre d’accidents de la circulation et endiguer, ainsi, la mortalité sur les routes. Dans la foulée, le Ministère Ivoirien des Transports a intensifié les actions de sensibilisation et mené plusieurs campagnes, à cet effet, sur la sécurité routière, le respect du code de la route (stop à l’incivisme sur les routes), le port obligatoire du casque, etc.

Toutefois, la mise en oeuvre, certes louable, de cette politique publique ne s’est pas inscrite dans un processus de concertation et, cette année (2025), des restrictions de circulation des 2 et 3 roues sur certaines voies du District Autonome d’Abidjan ont été appliquées, sans consultation préalable, puis étendues, début décembre 2025, toujours sans consultation préalable selon les informations à notre disposition, aux artères stratégiques de la ville éponyme. Et c’est bien là que se trouve le nœud gordien !

Nemo censetur ignorare legem, Ignorantia juris non excusat, si « nul n’est censé ignorer la loi » et étant entendu que « l’ignorance du droit n’excuse pas », l’application de la mesure a tout de même provoqué la fronde des acteurs du secteur (livreurs, transporteurs, associations professionnelles, etc.) qui expriment clairement leur désapprobation et reprochent, justement, l’absence de discussions préalables avant l’exécution de cette décision d’interdiction de circulation des 2 et 3 roues sur les grands axes Abidjanais. Et pour cause !

Déjà, il faut savoir que le secteur de la livraison par 2 et 3 roues est générateur de revenus et de nombreux emplois. Rien que dans le District Autonome d’Abidjan, où 30% de la population a entre 18 ans et 30 ans (un peu plus de 2 habitants sur 7), il emploie des milliers d’étudiants, en quête de job d’appoint pour subvenir à leurs besoins estudiantins, et de jeunes diplômés, en attente d’une situation plus stable.

Vehicules CA
Graphique : KOFFI-KOUAKOU Laussin

De plus, beaucoup de transporteurs, de PME et de jeunes entrepreneurs ont adjoint ce type de service à leur catalogue ou ce sont carrément spécialisés dans ce domaine. A cela, ajoutez la demande croissante des entreprises et des particuliers pour cette offre et vous pouvez aisément déduire l’impact économique considérable de cette interdiction de circulation dans une capitale économique au secteur informel et formel en plein essor.

D’ailleurs, d’après nos estimations, basées sur les chiffres recueillis auprès de conducteurs de 2 et 3 roues interrogés, à l’heure actuelle, cette mesure engendrerait une chute significative du tiers, pis, de la moitié de la recette journalière des livreurs, des Taxis-Motos et obligerait les entreprises de livraison à revoir toute leur logistique.

Quand l’on sait qu’une PME de livraison par 2 ou 3 roues peut réaliser jusqu’à 1 million FCFA de chiffre d’affaires mensuel, les surcoûts d’exploitation (passer à de petits véhicules ou contourner de longs axes), les retards de livraison et les coûts logistiques plus élevés, causés par l’interdiction de circulation des 2 et 3 roues sur les axes majeurs du District Autonome d’Abidjan, seront forcément répercutés sur le consommateur.

En conséquence, les prix des livraisons connaîtront une hausse, avec des effets également sur le chiffre d’affaires des PME et de tous les petits commerçants dépendant de ce service, ainsi que sur la satisfaction client, traduits par des pertes de plusieurs dizaines de millions FCFA par mois pour l’ensemble du secteur et des répercussions directes sur des milliers de ménages Abidjanais.

C’est surement à l’analyse de tels arguments que le District Autonome d’Abidjan a réduit la vitesse d’exécution de la mesure et l’a suspendue pour engager un dialogue constructif avec les acteurs du secteur, dont les concertations devraient aboutir soit à un assouplissement de l’interdiction, dans son dispositif, soit à une application aménagée des restrictions de circulation des 2 et 3 roues dans la capitale économique de la terre d’eburnie.

A n’en point douter, cette suspension de l’interdiction de circulation des 2 et 3 roues sur les principaux axes Abidjanais, afin de déterminer, dans un cadre inclusif, comment et quand les propositions soumises par les professionnels du transport et de la livraison sont susceptibles d’être intégrées dans une nouvelle réglementation plus souple et mieux acceptée, a permis d’éviter une crise sociale et économique majeure dans le District Autonome d’Abidjan.

vehicules
Graphique : KOFFI-KOUAKOU Laussin
Cette situation démontre, encore une fois, la nécessité d’un dialogue inclusif, constructif et participatif avant, pendant et après la mise en oeuvre de toute politique publique. Concernant celle qui nous intéresse, ici, des solutions, qui ont fait leurs preuves, existent et peuvent être implémentées, sinon expérimentées, rapidement. La première serait d’exiger l’obligation de plaques d’immatriculation pour tous les engins à 2 et 3 roues circulant à Abidjan, aux fins d’une meilleure identification des contrevenants et des responsables en cas d’accident. Les autorités pourraient aussi, dans le même temps, imposer, aux livreurs et aux transporteurs, un permis de conduire spécifique, qui justifierait leur formation minimale (au code de la route et aux réalités du secteurs) pour l’exercice de l’activité, couplé à une carte professionnelle individuelle. Des couloirs de circulation, réservés aux 2 et 3 roues, pourraient également être aménagés sur les grands boulevards, pour que ces engins circulent sur ces axes routiers sans interférer avec le trafic rapide des véhicules à 4 roues, et l’interdiction pourrait se limiter à la circulation des 2 et 3 roues sur les ponts (considérés comme les plus dangereux) avec une autorisation de passage sur des tronçons précis de boulevards où la nécessité logistique est cruciale (pour les livraisons par exemple). Une interdiction limitée à certaines heures de pointe — comme c’est déjà le cas pour les poids lourds, mais adaptée au secteur de la livraison — pourraient aussi fluidifier le trafic, sans altérer le bon fonctionnement des activités de livraison. Enfin, au sujet de la sécurité routière, il conviendrait d’être intransigeant sur le contrôle technique annuel strict et obligatoire des 2 et 3 roues et de multiplier les campagnes de sensibilisation ciblées sur l’incivisme routier et le respect du code par les conducteurs d’engins à 2 et 3 roues, plutôt que d’opter pour une interdiction générale qui pénalise tout le secteur.

KOFFI-KOUAKOU Laussin

à lire aussi :